Le jeudi 13 mars 2025, le ministre de la Transition numérique et de la Digitalisation, Ibrahim Kalil Konaté, a remis au Premier ministre Beugré Mambé la Stratégie nationale de l’intelligence artificielle et de la gouvernance des données. Ainsi, s’ouvre un nouveau chapitre du développement numérique de la Côte d’Ivoire. Des experts ayant participé à l’élaboration de cette stratégie, partagent ici leur point de vue sur les forces et les faiblesses de cette stratégie.
La Côte d’Ivoire a besoin de plus de GPU et de supercalculateurs
Steve Tchouaga, directeur général de ST Digital, a salué l’initiative. Selon lui, la feuille de route est claire pour répondre aux grands enjeux de l’IA. « Il était très important pour le pays de se doter d’une véritable stratégie et d’une feuille de route claire pour répondre à ces grands enjeux. Nous devons nous l’approprier pour être en capacité de la contextualiser et de l’adapter de manière endogène à nos besoins, cultures et contextes », dit-il. Pour lui, le caractère inclusif de cette stratégie, qui associe tous les acteurs de l’écosystème ainsi que les utilisateurs, est un coup de maître.
Toutefois, il relève le principal défi qui réside dans la mise en place d’infrastructures haut de gamme et dans l’accélération du calendrier. L’horizon de cinq ans lui paraît trop lent comparé aux standards occidentaux où l’innovation ne s’arrête presque jamais. En termes d’infrastructures, la Côte d’Ivoire ne dispose que d’un seul supercalculateur et de très peu de GPU d’ailleurs tous isolés pour l’instant.
Les GPU (Graphics Processing Unit) sont capables d’effectuer des milliards de calculs par seconde et sont, de ce point de vue, indispensables pour accélérer les modèles d’IA de grande taille et complexes. Le datacenter national qui devrait être livré dans ce mois d’avril 2025 inclut l’acquisition de nouveaux GPU pour supporter les initiatives IA de la stratégie, notamment dans le domaine de l’agriculture.
Le défi de la collecte des données locales pour entrainer les modèles locaux IA
Dans ce secteur agricole, contrairement à celui de la fintech, le pays dispose d’une base de données pauvre qui complique le développement des modèles locaux d’IA. Pour parler comme Jacques Gnongui, directeur technique et des innovations de Jool International, « nous voulons des moyens de collecte de données pour pouvoir entraîner le plus possible de modèles ». Et il n’y a que les infrastructures pour faciliter cette tâche afin de pouvoir respecter le deadline de 2030. Par conséquent, disent tous les acteurs, il faut mettre les bouchées double.
Dr. Pandry Ghislain, professeur à l’ESATIC, lui, jette un regard critique sur la stratégie. Il reconnaît son caractère ambitieux et bien structuré, adossé sur trois piliers que sont l’investissement, l’inclusion et la gouvernance. Mais, il met en garde contre certaines limites, surtout la gestion des données.
« La stratégie nationale de l’intelligence artificielle et de la gouvernance des données de la Côte d’Ivoire est ambitieuse et multidimensionnelle. Elle s’articule autour de dispositifs concrets, dont la création de centres d’innovation et l’intégration des compétences locales », admet-il.
« Toutefois, la gestion des données reste perfectible. Le portail national de données ouvertes constitue une avancée, mais le volume et la diversité des données disponibles demeurent limités », regrette-t-il. Une visite du portail ivoirien des données ouvertes et les constats sont les suivants : la plupart des données disponibles sur le site n’ont pas été mises à jour depuis 2022 et les catégories dont les données sont disponibles sont limitées. Encore faut-il s’assurer, prévient Dr. Pandry, de la protection des données personnelles et de la formation des jeunes aux métiers du numérique.
Des opportunités pour l’économie et l’innovation
Pour le directeur général d’INOVYX, Jonathan Kouamé, la stratégie nationale de l’IA est une aide concrète pour enrichir les produits et services du secteur financier et technologique. Il estime que cette stratégie « crée un environnement favorable à l’adoption de l’IA, ce qui peut enrichir nos produits et services, notamment en intégrant des fonctionnalités avancées dans nos bornes digitales multifonctionnelles ». Il insiste sur l’importance d’investir dans les compétences et les infrastructures, le développement de datacenters et de cloud souverains, afin d’héberger et sécuriser les données localement. Cette approche, selon lui, favorise l’inclusion sociale et élargit le marché potentiel des solutions numériques dans tout le pays.